11.o7.2o17 – Nord Stream 2 : la nouvelle guerre froide du Gaz (Le Figaro)

http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2017/07/11/20002-20170711ARTFIG00266-nord-stream-2-la-nouvelle-guerre-froide-du-gaz.php

Les États-Unis menacent de sanctions les entreprises, dont Engie, qui participent à ce projet de
gazoduc entre la Russie et l’Allemagne.

C’est un tuyau de 1200 kilomètres qui est censé filer tout droit à travers la mer Baltique, mais que les circonstances obligent à sinuer à travers les méandres des tensions géopolitiques de l’époque.
Nord Stream 2, le jumeau du gazoduc Nord Stream 1, déjà en activité, devrait augmenter dès 2019 de 55 milliards de mètres cubes – soit un tiers de plus environ – la capacité d’exportation de gaz russe vers l’Europe. Mais il est pour l’heure un objet politique, débattu à Moscou comme à Berlin ou Paris, à Washington comme à Bruxelles, Varsovie ou Kiev.
Le 15 juin dernier, le Sénat américain a voté à une écrasante majorité un texte visant à durcir les sanctions imposées à la Russie. Le texte, qui devrait être soumis à la Chambre des représentants cet été, cible les projets de pipeline et les entreprises qui y participent.

Si cette loi entre en vigueur, les cinq partenaires du projet Nord Stream 2, dont le groupe français Engie, risquent donc de se voir imposer des mesures de rétorsion, qui seraient à la main du président américain Donald Trump.
La démarche des sénateurs américains a fait du bruit en Europe. Il faut dire que leur texte est sans
ambiguïté. Il pose comme objectif politique des États-Unis de «continuer de s’opposer au pipeline Nord Stream 2 du fait de ses effets préjudiciables sur la sécurité énergétique européenne». «Il s’agit d’une ingérence spectaculaire et inacceptable dans les affaires européennes», réagit Isabelle Kocher, directrice générale d’Engie, concernée au premier chef par la menace de Washington. À ses yeux, le principe de sanctions éventuellement mises en œuvre à l’encontre d’entreprises non américaines, concernant un projet non américain, et qui n’implique ni entreprises américaines ni même de dollars pour son financement, est inacceptable. Engie, l’anglo- néerlandais Shell, les allemands Uniper et Wintershall et l’autrichien OMV, partenaires de Nord Stream 2, qu’ils financent à hauteur de 10 % chacun, seraient par exemple susceptibles de se voir interdire de travailler aux États-Unis ou avec des entreprises américaines.

Perspectives alléchantes

Mi-juin, Berlin, Vienne et Paris ont réagi au texte américain. Le gouvernement allemand a été le
plus vif. «C’est pour le moins étrange qu’un texte visant à sanctionner le comportement de la Russie (…) prenne aussi pour cible l’économie européenne. Cela ne doit pas se produire», avait déclaré le porte-parole d’Angela Merkel.
«On a encore franchi un cap dans la prétention extraterritoriale des États-Unis, cette fois dans un
dossier de souveraineté européenne!», s’indigne un dirigeant du CAC 40. Les multinationales tricolores s’inquiètent de plus en plus de cette tendance, qui a permis aux États-Unis d’imposer à des entreprises comme BNP Paribas ou Alstom de très lourdes sanctions financières, et en contraint d’autres (comme PSA, Renault ou Total) à des acrobaties pour réinvestir en Iran. Le Quai d’Orsay souligne d’ailleurs à cette occasion «les difficultés que suscitent les législations à portée extraterritoriale».
«Ne soyons pas naïfs: les États-Unis utilisent l’arme politique dans une bataille qui est d’abord commerciale», explique un patron. «La dimension commerciale de cette affaire est explicite», confirme Isabelle Kocher. De fait, le texte voté par le Sénat américain indique que «la priorité du gouvernement américain» doit être «l’exportation de ressources», en l’occurrence de gaz.
L’exploitation non conventionnelle qui a fait exploser la production de gaz de schiste aux États- Unis permet désormais à l’Oncle Sam de se voir en nouvelle puissance exportatrice.
Et l’Europe est l’une des régions du monde, avec l’Asie, où cette ambition crée un choc avec celle
de la Russie, qui représente 35 % à 40 % des importations de gaz du Vieux Continent. Le marché
européen offre des perspectives alléchantes: le gaz y est une énergie d’avenir, appelée à remplacer en partie le charbon, et il faudra compenser la chute de la production en mer du Nord (Royaume-Uni, Pays-Bas notamment). En France, les producteurs américains commencent à se manifester, espérant arriver sur le marché via le terminal de Dunkerque, par exemple.

Divisions européennes

L’offensive américaine contre Nord Stream 2 vient jeter de l’huile sur le feu d’une affaire qui divise
profondément les Européens. Début juin, la Commission a demandé à se saisir du dossier pour en négocier au nom de l’Europe les conditions avec la Russie. Fin juin, 13 pays de l’Union ont appuyé
cette demande qui devrait faire l’objet d’un vote au Conseil à l’automne. Mais l’Allemagne refuse d’impliquer Bruxelles. Pour Berlin, Nord Stream 2 est un projet commercial, point.
Le gazoduc réveille la fracture Est-Ouest en Europe. Sa mise en service est redoutée par certains pays de l’Est, Pologne en tête, qui craignent une dépendance accrue vis-à-vis du gaz russe. Ce sont eux que les États-Unis, Donald Trump en tête, courtisent le plus assidûment pour leurs exportations de gaz naturel liquéfié. Le conflit ukrainien a accentué la tension, car Nord Stream 2, en doublant la capacité d’acheminement par la Baltique, rend moins crucial le transit par la voie continentale, à travers l’Ukraine justement. Le sujet a été évoqué le 26 juin, à Paris, entre Emmanuel Macron et son homologue ukrainien, Petro Porochenko.

La mise en œuvre des sanctions contre la Russie du fait de l’annexion de la Crimée a d’ailleurs déjà obligé à reconfigurer en avril dernier le projet, dont les partenaires européens ne sont plus actionnaires comme initialement prévu, mais simples financeurs.
Attaqué sur deux fronts, l’un américain, l’autre européen, Moscou s’impatiente. Le ministre de l’Énergie, Alexandre Novak, a dénoncé lundi un «sabotage» des projets d’infrastructures russes.
Dans ce contexte, le vote du Sénat américain peut avoir deux effets très différents. Soit il contribue
à cristalliser la tension ; soit, au contraire, il permet de resserrer les rangs européens. Autour de la table de Nord Stream 2, tout le monde n’est ainsi plus forcément hostile à voir la Commission européenne monter à bord de la discussion, afin de peser plus lourd face à Washington. Avec le risque, certes, que cela fasse perdre un peu de temps à un projet rompu aux péripéties diplomatiques.

Bertille Bayart
LE FIGARO – 12/07/2017

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